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13/11/2007

Le non-dit belge

Il est frappant le lire les nombreux articles consacrés à la situation politique en Belgique. Les journalistes détaillent les rivalités entre les Flamands et les Wallons, insistant sur les points les plus ridicules de cet antagonisme. A la télévision, à la radio, les reporters parisiens finissent toujours par recueillir à la pointe du micro ou face à la caméra des expressions spontanées d'attachement à la Belgique de la part de citoyens « ordinaires ». A les en croire, la crise ne serait que le résultat de querelles entre les politiciens car « nous, les Belges, on s'entend ». A ce jour, je n'ai jamais entendu un journaliste français faire suivre ces manifestations de patriotisme belgican de remarques rappelant qu'il ne s'agit que du point de vue d'un francophone, le plus souvent un habitant de Bruxelles. Dans les meilleurs des cas, ce bon sujet du roi Albert ne représente que la moitié des habitants des Pays-Bas méridionaux.
Claude Askolovitch du Nouvel observateur est le journaliste français qui le mieux rendu compte de la situation du pays dans une brillante chronique qui mérite d'être lue en son entier. En voici quelques extraits :

Née en 1830, terre arrachée à la Hollande et dotée par l'Angleterre d'un monarque de sang allemand, la Belgique a longtemps été l'apanage des seuls francophones, maîtres de la culture et de l'économie. La Wallonnie des mines et de la sidérurgie est alors une puissance mondiale. L'Etat, la bourgeoisie, les aristocraties ne parlent que français, en Wallonnie comme en Flandre. Mais, dans les villages du Nord, des prêtres proches du peuple forgent une culture de résistance. Parler néerlandais devient une affirmation sociale. Le mouvement flamand est né. Il s'extrait de la boue des tranchées de 1914-1918, porté par des soldats persuadés que le prix du sang leur offrira l'égalité.
Espoir démenti. En 1940, la Flandre militante s'égare dans la collaboration, convaincue que l'Allemagne victorieuse lui donnera l'indépendance. L'imprégnation fascisante du Vlaams Belang en découle. Mais le mouvement flamand est plus fort que ses errances. Il renaît après guerre, porté par la démographie, le miracle économique. Les miséreux deviennent les maîtres. Ils se vivent à la fois en victimes culturelles et en dragons économiques, rendant ce temps, la Wallonnie industrielle est balayée. Tout s'inverse. En 1932, les Flamands arrachaient leur première université. En 1968, ils chassent les francophones de la fac de Louvain, aux cris de Wallen buiten !, les Wallons dehors ! Une geste nationale est née, entre fierté moyenâgeuse - ah, la victoire flamande contre l'armée française en 1306 ! - et dolorisme victimaire - le martyre des soldats flamingants de 1914-1918...

Claude Askolovitch, à la différence de la majorité de ses confrères, a raison d'ancrer le conflit dans sa dimension historique. Elle est le grand non-dit de l'antagonisme entre les deux communautés.
En prenant le risque de la caricature, on peut avancer que les Pays-Bas ont commencé à se diviser quand une partie du pays a adopté la religion protestante. Les Pays-Bas méridionaux se sont constitués autour d'une identité catholique, sous le sceptre de monarchies différentes mais toujours fidèles à Rome sans rivalités linguistiques.
Il est vrai que sous l'Ancien régime, les élites parlaient le français et que le peuple babillait une langue vulgaire, romane d'un côté, germanique de l'autre, difficile à entendre par leurs maître mieux éduqués.
La noblesse des Pays-Bas méridionaux trouvait à s'employer dans toutes les monarchies catholiques. Un grand nombre décrochaient des places enviables en Espagne. Ainsi, des figures importantes de l'administration espagnole étaient flamandes. Un des conquistadores de Mexico était flamand tout comme un des derniers vice-roi, originaire de Namur.
La Révolution française et l'invasion du pays par les troupes du puissant voisin du sud ont accéléré la francisation des élites. La création de la Belgique en 1830, est l'opportunité pour toute une bourgeoisie francophone d'imposer le français comme langue officielle du nouvel état. Cette décision se comprend dans le contexte de l'époque. Un moyen de se différencier de la monarchie orangiste, de se rapprocher de la France et de moderniser le pays. Pour le nouveau pouvoir de Bruxelles, l'imposition du français comme langue commune n'allait pas être plus difficile en Flandre qu'elle ne l'était en Bretagne ou en Alsace.
La révolution du nationalisme à partir de la moitié du XIXe siècle va mettre à bas ce beau schéma. Contre toute attente, le flamand ne disparaît pas de la scène. Victime d'une mort annoncée de la part des francophones, il relève le tête et résiste pied à pied.
A la veille de la Grande Guerre, le mouvement culturel flamand a essaimé dans le monde politique et l'arrivée des troupes allemandes sera l'opportunité de donner une première expression politique à cette volonté de renaissance nationale.
Le retour du pouvoir belge à la fin de 1918 se traduit par une cruelle répression laquelle culmine par la condamnation à mort d'August Borms, un des promoteurs du Conseil des Flandres, en 1919. Cette politique anti-flamande est rétrospectivement paradoxale compte tenu de l'ambivalence de l'attitude du roi des Belges. Une ambivalence qui reste un des grands tabous de l'histoire belgicane. (Voir l'article qui lui est consacré).

Manifestation à Anvers en faveur du Conseil des Flandres.


La Seconde Guerre mondiale est une répétition générale du conflit précédent. Les nationalistes flamands voient dans l'occupation allemande une opportunité pour obtenir l'indépendance de la Flandre. Ils se heurtent bien vite à la politique allemande plus soucieuse d'incorporer ces Germains dans le Reich que de leur accorder une réelle autonomie politique.
Il est indéniable que la Flandre adopte une politique de collaboration avec le Reich. Elle se traduit notamment par une participation notable à l'effort de guerre, très visible dans le cadre des Flamands engagés dans les Waffen SS (SS-Freiwilligen-Sturmbrigade Langemarck).
L'arrivée des troupes anglo-américaines met un terme brutal à cet embryon d'Etat flamand et une nouvelle répression s'abat sur la Flandre. Elle est d'autant plus forte que la Wallonie s'est montrée bien plus tiède à l'égard de l'Allemagne. La dimension de règlement de compte inter-communautaire de cette répression est flagrante.
Dans ses souvenirs, Paul Struye, Président du Sénat et résistant, écrit :

Les 20.000 héros revenant de Londres et découvrant en Belgique 8.000.000 de suspects dont 4.000.000 au moins de coupables.
Les têtes politiques du mouvement flamand sont exécutées : Leo Vindevogel, Theo Brouns, Lode Huyghen, Marcel Engelen, Karel De Feyter, Lode Sleurs, August Borms... Des milliers de personnes impliquées à différents titres dans le mouvement culturel sont poursuivies et souvent condamnées. Des jeunes soldats flamands démobilisés sont emprisonnés, jugés et condamnés à de lourdes peines de prison.
Plus grave encore, les « londoniens » décident de priver de leurs droits civiques les personnes condamnées pour faits de collaboration. Le résultat de cette mesure est que près de trois cent mille personnes n'auront plus de droits. En comptant leur famille, cela fait plus d'un million de personnes qui sont marginalisées par l'Etat belge dont la justice d'exception a tourné à plein régime jusqu'en 1949, date à laquelle a été arrêté l'état de guerre !

Ils ne peuvent plus être fonctionnaires, être jurés, experts ou témoins, faire partie d'un conseil de famille, etc. ni exercer les métiers d'enseignant, de journaliste (presse écrite et radiodiffusée), d'acteur de théâtre ou de cinéma ni occuper des postes de direction dans une entreprise commerciale, une banque, une association professionnelle, une association sans but lucratif de caractère culturel, sportif ou philanthropique. Plus tard, les restrictions seront encore plus drastiques, prenant même une tournure ridicule par leur mesquinerie: suppression des indemnités pour les invalides de 1914-18 condamnés pour collaboration, interdiction de s'inscrire dans une université, de recevoir des allocations familiales, d'avoir un compte-chèque postal ou un raccord téléphonique et... de posséder des pigeons voyageurs.
Il suffit d'interroger les Flamands ordinaires pour se rendre compte qu'ils ont tous un membre de leur famille parmi ces condamnés à l'exil intérieur. En outre, contrairement à la France (1951, 1953, 1959) ou même à l'Union soviétique (1955), pas de mesures d'amnistie pour rendre la paix civile au pays.

P. de Visscher, professeur à l'université catholique de Louvain a écrit :

«La législation sur l'épuration civique (...) a (...) donné naissance à une masse considérable de citoyens de seconde zone qui se trouvent dans l'impossibilité pratique de se réadapter à la vie sociale. La notion même des droits de l'homme, jadis considérés comme intangibles par cela même qu'ils tiennent à la qualité d'homme, s'en trouve dangereusement ébranlée de même que le principe fondamental suivant lequel aucune peine ne peut être prononcée sinon par les tribunaux de l'ordre judiciaire.
L'après guerre est marquée par l'existence, notamment en Flandre, d'une population marginalisée qui doit se trouver de nouveaux moyens d'existence dans le secteur privé et qui trouve dans une affirmation renouvelée de son nationalisme un moyen de conserver un sens à sa vie.

Une répression brutale suivie ensuite, comme en France, d'une large amnistie aurait probablement évité cette rupture entre une fraction importante de la population flamande et la Belgique. La rigueur, la longueur et le caractère souvent mesquin des interdictions frappant de nombreux Flamands ont constitué le vivier dans lequel s'est nourri le nationalisme.


Commémoration de la mort d'August Borms.

Aujourd'hui, en novembre 2007, plus de soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, aucune loi d'amnistie n'a été adoptée en Belgique, notamment en raison de l'opposition des francophones et il existe toujours des hommes et des femmes privées de leurs droits civiques.

Ainsi, comme ne vous le disent pas les journalistes français de retour de Bruxelles, la crise n'est pas une simple question linguistique. C'est un règlement de comptes entre deux communautés qui solde des factures vieilles de soixante ans. Le devoir de mémoire a parfois de bien singuliers développements.
Source : http://aventuresdelhistoire.blogspot.com/2007/11/le-non-d...

10:25 Publié dans Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Belgique

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