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16/11/2007

[Opinion] Bruxelles n’est pas le problème, c’est la solution

By Eric Corijn on 12/11/2007 - 22:28

S’il n’y avait pas Bruxelles, le monde serait plus simple. Pour les Flamands, parce que les Bruxellois parlent surtout le français, qu’ils ne sont pas vraiment bilingues et aussi... parce que cette ville est trop grande. Pour les Wallons, parce que les Bruxellois sont des libéraux et des bourgeois, parce qu’ils accaparent une trop grande part du budget de la Communauté française et aussi... parce que cette ville est trop grande.

Sans Bruxelles, peut-être bien que la Belgique n’existerait plus. On a tout fait pour que ce pays « s’évapore ». On a séparé les compétences en « matières personnalisables » et donc « purifié » la culture, les médias, l’enseignement, l’associatif, les soins aux personnes. On a construit des cartes mentales, des opinions publiques et des imaginaires distincts. Ainsi - et cela des deux côtés - on a exclu « l’Autre » du territoire. On a construit les stéréotypes du Flamand (bien sur flamingant et cryptofasciste) et du Wallon (bien sûr PS, archaïque et dépendant des transferts). On a assimilé l’autre Région (la Flandre pour les francophones et la Wallonie pour les néerlandophones) à un autre pays, sans même inclure les informations à son propos dans la rubrique des informations internationales des journaux. Pendant que d’autres pays déconstruisent le national pour entrer dans la mondialisation, la Belgique se range dans la catégorie des pays qui recherchent de nouvelles bases nationalistes pour légitimer des réformes de l’Etat. En trente ans de nationalisme, on ne se rend même pas compte de la montée du chauvinisme, de l’ethnocentrisme (et, dans la foulée, du racisme). Et de la normalisation aussi, des deux côtés de la frontière linguistique. Il suffit de suivre les débats entre représentants politiques : les clivages linguistiques dominent tout. En présence de « l’Autre », il n’y a plus de réels débats ou de divergences sur le modèle de société.

Un vrai régime d’apartheid s’est installé

A Bruxelles, ce modèle bicommunautaire ne marche pas. Et c’est tout à fait normal. Parce qu’il est pensé pour des territoires unilingues, parce qu’en Flandre ou en Wallonie les compétences régionales et les compétences communautaires se rejoignent. Institutionnellement Bruxelles est incohérent. Les matières dites personnalisables sont dérivées des politiques unilingues et construisent deux systèmes de reproduction sociétale, différant non seulement par l’emploi de la langue, mais aussi par la loi et la règlementation, par les conceptions et les pratiques, et cela sans qu’il y ait jamais de concertation, sans que la « société » puisse en débattre. Un vrai régime d’apartheid s’est installé. Tout le monde en conviendra : à Bruxelles, la communauté flamande n’existe que dans les institutions. Il n’y a pas de quartiers flamands, ni d’identité bien visible. Mais c’est bien pire encore pour la Communauté française. On joue l’appartenance culturelle dans les apparitions publiques, mais tout le monde sait qu’à Bruxelles le français ne fait pas une culture. Bien sûr le français y est la langue dominante, c’est la « lingua franca ». Mais culturellement, le français des Belges, ou des Marocains, ou des Africains, ou des Flamands francisés ne construit pas une identité, ne fait pas « communauté ». Bruxelles est une ville de minorités culturelles et c’est bien pour cela que les systèmes de socialisation unilingues et monoculturels ne fonctionnent pas. Il n’y a qu’à regarder la véritable faillite du système de l’enseignement, avec une sélection sociale inacceptable, avec 30% des élèves qui en sortent sans diplôme, et, parmi ceux qui restent, 70% qui terminent avec un retard. Il n’y a qu’à regarder les programmes de « cohésion sociale » qui imposent l’unilinguisme. Il n’y a qu’à mesurer le manque d’une télévision locale multilingue, d’une communication culturelle, d’une université bruxelloise multilingue ou d’une politique unifiée en matière de tourisme. Non, l’apartheid bruxellois fait partie du problème et pas de la solution !

Devenir la vraie capitale de l’Europe

Parce que Bruxelles est en premier lieu une ville, et pas un pays, même pas une région. Il est clair que c’est autre chose que la Flandre ou la Wallonie, et même si on peut exiger les compétences « d’une région à part entière », cela ne signifie pas encore que le fait régional soit identique. Il faut regarder les réalités en face. 56% de la population sont d’origine étrangère et ne fonctionnent pas avec les références belgobelges. Plus d’un quart de la population n’a pas la nationalité belge. A peu près 150.000 étrangers « riches » sont occupés dans des fonctions internationales et se parlent régulièrement en anglais. Si le nombre d’habitants augmente c’est en raison de l’immigration, et non des classes moyennes belges, qui continuent à s’installer en périphérie. Si l’on regarde l’emploi des langues dans le quotidien, il n’y a que 9% de ménages flamands et même pas 50% de ménages francophones. 41% des ménages sont mixtes, multilingues, et cette catégorie va bientôt être la plus importante. Bruxelles n’est donc pas seulement multiculturelle, elle devient de plus en plus métissée, mélangée, hybride. Bref, elle est une ville, une vraie ville mondiale. Et il est absolument clair qu’avec son approche bicommunautaire, Bruxelles ne gagnera pas la compétition qui s’accroît entre les villes. Ce système peut être commode pour les politiques belges, pour organiser la tutelle de la Flandre et de la Wallonie, mais il ne constitue pas un bon régime urbain. Il est impossible d’intégrer les Bruxellois à travers l’histoire belge, une tradition ou des racines communes. Il faudra les relier par un destin commun, par une vision, par un projet. Transformer Bruxelles en métropole cosmopolite, telle devrait être la première visée des politiques « communautaires ». Et c’est là, en premier lieu, la responsabilité de la communauté la plus importante, la Communauté française. Mais pour cela, les dirigeants de Bruxelles devraient abandonner leur position défensive par rapport au « danger flamand », pour se tourner résolument vers un monde multiculturel et multilingue. Intégrer plus l’anglais ou positiver plus l’arabe ou le berbère serait peut-être un choix plus efficace pour sortir du marasme belge. Sans une telle forme de gouvernance, Bruxelles ne deviendra jamais vraiment la capitale de l’Europe, une capitale reconnue comme telle par les Européens.

Le monde culturel se détourne des clivages communautaires

La base existe bel et bien pour une telle approche. Une bonne partie du monde culturel et de la société civile se détourne de ces éternels clivages bicommunautaires. Il y a bien sûr des initiatives comme le KunstenFESTIVALdesArts, la Zinnekeparade, les fêtes de Bruxelles en couleurs, le weekend de BRXLBravo, Couleur café, le Jazz marathon ou le fait d’être la capitale mondiale de la danse qui, explicitement, refusent le communautarisme. Il y a aussi le Kunstenoverleg et le Réseau des arts, qui non seulement regroupent les opérateurs artistiques dans leur rapport à l’urbanité mais qui, eux aussi, ont signé un accord de coopération culturelle, ce que les politiques n’ont toujours pas réussi à faire. Et puis il y a l’orientation prise par les projets artistiques d’institutions comme le KVS ou le Théâtre national, comme le BOZAR ou la multitude de petites maisons de la culture, s’inscrivant dans la trame multiculturelle urbaine. Une telle dynamique se remarque aussi sur le terrain du socioculturel. Chaque fois que le contrôle du politique ou de l’institutionnel est moindre, la coopération est de mise. Chaque fois que l’on se frotte de près au terrain, on rencontre une société mixte. Cette lame de fond s’exprime maintenant aussi dans la cité. Il suffit de voir le succès rencontré par un think tank comme Aula Magna, qui pense le futur de Bruxelles en termes de développement urbain, ou encore par l’appel « Nous existons », qui a recueilli plus de 10.000 signatures. Bref, il y a un retournement dans la société bruxelloise qui ne peut pas rester sans effet sur le politique. Cela deviendra plus visible lors des prochaines élections régionales de 2009, même si celles-ci restent cadenassées dans le système d’apartheid politique.

En analysant le symptôme, on s’approche de la solution



Dans les débats communautaires actuels, Bruxelles est toujours présente, mais n’est pas explicitement représentée. Elle est comme le symptôme du mal belge. Et c’est justement en analysant le symptôme que l’on s’approche de la solution. Dès que l’on ôte les lunettes du sectarisme linguistique, cette solution saute aux yeux. Bruxelles n’est pas cette institution régionale bicommunautaire engendrée par le fédéralisme belge. Bruxelles est en premier lieu une ville, comme Liège ou Anvers, comme Charleroi ou Gand. C’est la plus grande ville de Belgique. Et c’est en cette qualité de ville en prise sur le monde qu’elle est la porte ouverte de la Flandre et de la Wallonie. C’est cette réalité urbaine qu’il faut regarder en face ! Une ville dans un carcan institutionnel, mais qui en termes sociogéographiques recouvre une zone métropolitaine d’au moins 35 communes, avec plus ou moins 2,3 millions d’habitants. Une métropole qui concentre presque un tiers de la production belge, qui abrite près de 30% du travail salarié en Belgique, dont deux tiers dans les 19 communes, avec 350.000 navetteurs. En tout, on compte 1,16 million de postes de travail à Bruxelles. Cette métropole représente un bon tiers de l’économie belge. La croissance y est légèrement supérieure à la moyenne belge [1]. Quel contraste entre les frontières institutionnelles et les registres réels de la vie sociale ! Comme on le voit, ce ne sont pas les structures de l’Etat qui déterminent les réalités socio-économiques.

L’« urbanité » comme projet politique

Vu sous cet angle, il est clair qu’une bonne gouvernance (« une bonne gestion pour les gens », comme dirait Leterme) nécessite une bonne réforme de l’Etat. En libérant, pour Bruxelles, son « urbanité ». En lui donnant les moyens de développer, avec son hinterland, une politique intégrée dans une communauté urbaine. En réorganisant, à l’intérieur de la Région, les compétences et les structures entre Région et communes. En développant les instruments pour un vrai projet de ville (qui a d’ailleurs besoin d’une fusion entre compétences territoriales, sociales et culturelles, comme Anvers ou Liège). En intégrant culturellement les milliers de Bruxellois étrangers. En s’attaquant spécifiquement aux dossiers catastrophiques de l’emploi, du logement et de l’enseignement. C’est en développant durablement Bruxelles comme ville internationale que l’économie et la société belge s’attelleront à la mondialisation. Il faut avoir l’ambition de devenir vraiment la capitale de l’Europe. Et ne pas se contenter d’être seulement le lieu des institutions européennes. Voilà un autre ordre du jour pour une réforme de l’Etat. Se donner les moyens de survivre aux profondes mutations qui ont lieu dans le monde. Penser les institutions au service de cette nouvelle gouvernance qui s’annonce. Prendre l’« urbanité » comme projet politique et quitter, par cette porte, les blocages du système belge. Faire de Bruxelles un laboratoire du développement durable ou de la société interculturelle, c’est aussi se préparer aux politiques de demain. Parce que, dans quelques années, Anvers et Liège, Gand et Charleroi seront dans le même cas. Et il n’y aura pas les Flamands ou les Wallons, ni les transferts ou les socialistes pour servir de boucs émissaires.



Eric Corijn, philosophe et sociologue de la culture à la VUB (Vrije Universiteit Brussel)

[1] « Structure économique et croissance dans l’aire métropolitaine bruxelloise », Didier Baudewyns, Brussels Studies, n° 3, 2007.

06:45 Publié dans Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Bruxelles

14/11/2007

Le Vote flamand en commission de l'Intérieur ? Une éjaculation précoce... (Gérard Deprez)

Vous avez peut-être manqué un formidable mot de Gérard Deprez (MR), le 12 novembre au matin, qui entre de plain pied dans l’histoire.

Interviewé par Jean-Pierre Jacqmain à 7h40, il a dit ceci sur le vote flamand en commission de l’Intérieur, mercredi dernier : « C’était comme une éjaculation précoce : ils voulaient tellement voter qu’ils ne pouvaient plus se retenir et ils l’ont fait ». Génial !

07:30 Publié dans Belgique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Belgique, Wallonie, France

13/11/2007

Le non-dit belge

Il est frappant le lire les nombreux articles consacrés à la situation politique en Belgique. Les journalistes détaillent les rivalités entre les Flamands et les Wallons, insistant sur les points les plus ridicules de cet antagonisme. A la télévision, à la radio, les reporters parisiens finissent toujours par recueillir à la pointe du micro ou face à la caméra des expressions spontanées d'attachement à la Belgique de la part de citoyens « ordinaires ». A les en croire, la crise ne serait que le résultat de querelles entre les politiciens car « nous, les Belges, on s'entend ». A ce jour, je n'ai jamais entendu un journaliste français faire suivre ces manifestations de patriotisme belgican de remarques rappelant qu'il ne s'agit que du point de vue d'un francophone, le plus souvent un habitant de Bruxelles. Dans les meilleurs des cas, ce bon sujet du roi Albert ne représente que la moitié des habitants des Pays-Bas méridionaux.
Claude Askolovitch du Nouvel observateur est le journaliste français qui le mieux rendu compte de la situation du pays dans une brillante chronique qui mérite d'être lue en son entier. En voici quelques extraits :

Née en 1830, terre arrachée à la Hollande et dotée par l'Angleterre d'un monarque de sang allemand, la Belgique a longtemps été l'apanage des seuls francophones, maîtres de la culture et de l'économie. La Wallonnie des mines et de la sidérurgie est alors une puissance mondiale. L'Etat, la bourgeoisie, les aristocraties ne parlent que français, en Wallonnie comme en Flandre. Mais, dans les villages du Nord, des prêtres proches du peuple forgent une culture de résistance. Parler néerlandais devient une affirmation sociale. Le mouvement flamand est né. Il s'extrait de la boue des tranchées de 1914-1918, porté par des soldats persuadés que le prix du sang leur offrira l'égalité.
Espoir démenti. En 1940, la Flandre militante s'égare dans la collaboration, convaincue que l'Allemagne victorieuse lui donnera l'indépendance. L'imprégnation fascisante du Vlaams Belang en découle. Mais le mouvement flamand est plus fort que ses errances. Il renaît après guerre, porté par la démographie, le miracle économique. Les miséreux deviennent les maîtres. Ils se vivent à la fois en victimes culturelles et en dragons économiques, rendant ce temps, la Wallonnie industrielle est balayée. Tout s'inverse. En 1932, les Flamands arrachaient leur première université. En 1968, ils chassent les francophones de la fac de Louvain, aux cris de Wallen buiten !, les Wallons dehors ! Une geste nationale est née, entre fierté moyenâgeuse - ah, la victoire flamande contre l'armée française en 1306 ! - et dolorisme victimaire - le martyre des soldats flamingants de 1914-1918...

Claude Askolovitch, à la différence de la majorité de ses confrères, a raison d'ancrer le conflit dans sa dimension historique. Elle est le grand non-dit de l'antagonisme entre les deux communautés.
En prenant le risque de la caricature, on peut avancer que les Pays-Bas ont commencé à se diviser quand une partie du pays a adopté la religion protestante. Les Pays-Bas méridionaux se sont constitués autour d'une identité catholique, sous le sceptre de monarchies différentes mais toujours fidèles à Rome sans rivalités linguistiques.
Il est vrai que sous l'Ancien régime, les élites parlaient le français et que le peuple babillait une langue vulgaire, romane d'un côté, germanique de l'autre, difficile à entendre par leurs maître mieux éduqués.
La noblesse des Pays-Bas méridionaux trouvait à s'employer dans toutes les monarchies catholiques. Un grand nombre décrochaient des places enviables en Espagne. Ainsi, des figures importantes de l'administration espagnole étaient flamandes. Un des conquistadores de Mexico était flamand tout comme un des derniers vice-roi, originaire de Namur.
La Révolution française et l'invasion du pays par les troupes du puissant voisin du sud ont accéléré la francisation des élites. La création de la Belgique en 1830, est l'opportunité pour toute une bourgeoisie francophone d'imposer le français comme langue officielle du nouvel état. Cette décision se comprend dans le contexte de l'époque. Un moyen de se différencier de la monarchie orangiste, de se rapprocher de la France et de moderniser le pays. Pour le nouveau pouvoir de Bruxelles, l'imposition du français comme langue commune n'allait pas être plus difficile en Flandre qu'elle ne l'était en Bretagne ou en Alsace.
La révolution du nationalisme à partir de la moitié du XIXe siècle va mettre à bas ce beau schéma. Contre toute attente, le flamand ne disparaît pas de la scène. Victime d'une mort annoncée de la part des francophones, il relève le tête et résiste pied à pied.
A la veille de la Grande Guerre, le mouvement culturel flamand a essaimé dans le monde politique et l'arrivée des troupes allemandes sera l'opportunité de donner une première expression politique à cette volonté de renaissance nationale.
Le retour du pouvoir belge à la fin de 1918 se traduit par une cruelle répression laquelle culmine par la condamnation à mort d'August Borms, un des promoteurs du Conseil des Flandres, en 1919. Cette politique anti-flamande est rétrospectivement paradoxale compte tenu de l'ambivalence de l'attitude du roi des Belges. Une ambivalence qui reste un des grands tabous de l'histoire belgicane. (Voir l'article qui lui est consacré).

Manifestation à Anvers en faveur du Conseil des Flandres.


La Seconde Guerre mondiale est une répétition générale du conflit précédent. Les nationalistes flamands voient dans l'occupation allemande une opportunité pour obtenir l'indépendance de la Flandre. Ils se heurtent bien vite à la politique allemande plus soucieuse d'incorporer ces Germains dans le Reich que de leur accorder une réelle autonomie politique.
Il est indéniable que la Flandre adopte une politique de collaboration avec le Reich. Elle se traduit notamment par une participation notable à l'effort de guerre, très visible dans le cadre des Flamands engagés dans les Waffen SS (SS-Freiwilligen-Sturmbrigade Langemarck).
L'arrivée des troupes anglo-américaines met un terme brutal à cet embryon d'Etat flamand et une nouvelle répression s'abat sur la Flandre. Elle est d'autant plus forte que la Wallonie s'est montrée bien plus tiède à l'égard de l'Allemagne. La dimension de règlement de compte inter-communautaire de cette répression est flagrante.
Dans ses souvenirs, Paul Struye, Président du Sénat et résistant, écrit :

Les 20.000 héros revenant de Londres et découvrant en Belgique 8.000.000 de suspects dont 4.000.000 au moins de coupables.
Les têtes politiques du mouvement flamand sont exécutées : Leo Vindevogel, Theo Brouns, Lode Huyghen, Marcel Engelen, Karel De Feyter, Lode Sleurs, August Borms... Des milliers de personnes impliquées à différents titres dans le mouvement culturel sont poursuivies et souvent condamnées. Des jeunes soldats flamands démobilisés sont emprisonnés, jugés et condamnés à de lourdes peines de prison.
Plus grave encore, les « londoniens » décident de priver de leurs droits civiques les personnes condamnées pour faits de collaboration. Le résultat de cette mesure est que près de trois cent mille personnes n'auront plus de droits. En comptant leur famille, cela fait plus d'un million de personnes qui sont marginalisées par l'Etat belge dont la justice d'exception a tourné à plein régime jusqu'en 1949, date à laquelle a été arrêté l'état de guerre !

Ils ne peuvent plus être fonctionnaires, être jurés, experts ou témoins, faire partie d'un conseil de famille, etc. ni exercer les métiers d'enseignant, de journaliste (presse écrite et radiodiffusée), d'acteur de théâtre ou de cinéma ni occuper des postes de direction dans une entreprise commerciale, une banque, une association professionnelle, une association sans but lucratif de caractère culturel, sportif ou philanthropique. Plus tard, les restrictions seront encore plus drastiques, prenant même une tournure ridicule par leur mesquinerie: suppression des indemnités pour les invalides de 1914-18 condamnés pour collaboration, interdiction de s'inscrire dans une université, de recevoir des allocations familiales, d'avoir un compte-chèque postal ou un raccord téléphonique et... de posséder des pigeons voyageurs.
Il suffit d'interroger les Flamands ordinaires pour se rendre compte qu'ils ont tous un membre de leur famille parmi ces condamnés à l'exil intérieur. En outre, contrairement à la France (1951, 1953, 1959) ou même à l'Union soviétique (1955), pas de mesures d'amnistie pour rendre la paix civile au pays.

P. de Visscher, professeur à l'université catholique de Louvain a écrit :

«La législation sur l'épuration civique (...) a (...) donné naissance à une masse considérable de citoyens de seconde zone qui se trouvent dans l'impossibilité pratique de se réadapter à la vie sociale. La notion même des droits de l'homme, jadis considérés comme intangibles par cela même qu'ils tiennent à la qualité d'homme, s'en trouve dangereusement ébranlée de même que le principe fondamental suivant lequel aucune peine ne peut être prononcée sinon par les tribunaux de l'ordre judiciaire.
L'après guerre est marquée par l'existence, notamment en Flandre, d'une population marginalisée qui doit se trouver de nouveaux moyens d'existence dans le secteur privé et qui trouve dans une affirmation renouvelée de son nationalisme un moyen de conserver un sens à sa vie.

Une répression brutale suivie ensuite, comme en France, d'une large amnistie aurait probablement évité cette rupture entre une fraction importante de la population flamande et la Belgique. La rigueur, la longueur et le caractère souvent mesquin des interdictions frappant de nombreux Flamands ont constitué le vivier dans lequel s'est nourri le nationalisme.


Commémoration de la mort d'August Borms.

Aujourd'hui, en novembre 2007, plus de soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, aucune loi d'amnistie n'a été adoptée en Belgique, notamment en raison de l'opposition des francophones et il existe toujours des hommes et des femmes privées de leurs droits civiques.

Ainsi, comme ne vous le disent pas les journalistes français de retour de Bruxelles, la crise n'est pas une simple question linguistique. C'est un règlement de comptes entre deux communautés qui solde des factures vieilles de soixante ans. Le devoir de mémoire a parfois de bien singuliers développements.
Source : http://aventuresdelhistoire.blogspot.com/2007/11/le-non-d...

10:25 Publié dans Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Belgique